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L’autoproduction, aubaine ou fardeau pour les artistes ?

publié le 25 mai 2016 à 15:00 par Alexandre Landeau
(Contribution au forum d'Avignon par Joy Habib, membre de la promotion 2016 de la Chaire)

Les créatifs de tout poil avaient beaucoup à espérer de l’ère digitale. En démocratisant à l’extrême la production et la diffusion des œuvres, Internet promettait aux aspirants artistes la possibilité d’atteindre leurs publics sans devoir se faufiler à travers les mailles du filet degatekeepers de plus en plus frileux. La disparition de l’intermédiation professionnelle dans le domaine de la culture et l’effondrement des barrières à l’entrée sur le marché de la créativité a été annoncée comme une révolution majeure : dans un article de 2015, William Deresiewicz, journaliste et auteur américain, prophétisait la mort de l’artiste et l’avènement de l’entrepreneur créatif. Pour Deresiewicz, la figure de l’artiste comme génie solitaire et reclus qui délègue aux autres la gestion prosaïque de ses affaires est une chose du passé. L’artiste aujourd’hui se double d’un entrepreneur, et, gestionnaire redoutable, il doit, pour réussir à saisir les opportunités que le XXIème siècle lui offre, prendre en charge tous les aspects de son « business » : de la création au budget.

Eliz Murad, chanteuse et bassiste du groupe de rock alternatif autoproduit Teleferik, en sait quelque chose. Je lui demande une interview à travers sa page Facebook. La réponse ne se fait pas attendre : Eliz connaît l’importance de l’hyperréactivité et met un point d’honneur à rester abordable, que ce soit après ses concerts ou sur les réseaux sociaux : « C’est quelque chose que le fait d’être autoproduits nous a appris. On doit communiquer continuellement avec les gens qui nous écoutent. Quand je vais sur les pages de groupes produits, ils postent beaucoup moins souvent que nous, une fois par semaine maximum, alors que nous on fait ça de manière beaucoup plus intensive ».

Eliz, qui a fait appel à une campagne de financement participatif sur la plateforme Indigogo pour produire le premier album de Teleferik, Lune Electric, reconnaît que le public joue le premier rôle dans l’histoire de son groupe : «  C’est particulièrement vrai pour un groupe autoproduit, et d’autant plus que nous, nous sommes un groupe de live ! ».

À en croire les performances électrisantes d’Eliz et du guitariste Arno, Teleferik est bien un groupe de live, mais aussi un groupe à la culture résolument digitale:

« Il y a quelques décennies, tout cela aurait été totalement impossible ! Dans un documentaire sur les débuts des Beatles, leur premier producteur, George Martin, explique avoir très vite embauché une secrétaire pour répondre aux courriers de fans, contacter les journalistes… La secrétaire aujourd’hui, c’est Facebook. Pour la distribution de nos EP, nous avons utilisé la plateforme Zimbalam, qui met en ligne nos MP3 sur les principales plateformes de streaming et de téléchargement. Pour notre album, une maison de disque s’est chargée de la distribution, mais nous a totalement lâchés pour la promotion: nous avons dû tout faire nous-mêmes, nous sommes nos propres attachés de presse ! »

On ne s’improvise pourtant pas manageur, attaché de presse et bookeur du jour au lendemain : « C’est un long apprentissage, à force d’erreurs et de fausses routes. Au fil des EP, on a compris l’importance des release party, puis de la promotion en amont… On apprend graduellement les rouages. »

Si je suis impressionnée par l’énergie avec laquelle Eliz et Arno gèrent à bout-de-bras la promotion de leur groupe, je m’interroge sur le temps que cela laisse au travail artistique. Eliz avoue passer le plus clair de son temps à faire du mailing et du démarchage : « Il faut sans cesse contacter les radios, la presse, les salles de concert, puis les relancer... Ça ne me laisse pas le temps de travailler sur le deuxième album ».

Difficile donc de croire totalement à la solution miracle que serait la disparition des intermédiaires si les activités de gestion, trop chronophages, empiètent sur le travail artistique… Si l’on imagine mal une touche-à-tout comme Eliz confier naïvement les rennes de son groupe à un producteur, l’aide d’un bookeur ou d’un attaché de presse seraient les bienvenus.

De manière générale, si l’on applaudit la démocratisation que permet le digital dans le domaine culturel, la disparition des barrières à l’entrée simplifie et banalise un travail de création pourtant laborieux et ardu. Nous avons l’impression qu’instantanément, et sans beaucoup d’effort, nous pourrions tous devenir écrivains, photographes ou musiciens. Cela relègue la création artistique au rang de loisir, et menace l’expérimentation esthétique. « C’est particulièrement vrai pour la musique électronique, que j’apprécie beaucoup, conclut Eliz. Grâce aux nombreux logiciels faciles d’utilisation, on peut s’improviser DJ en quelques clicks alors que c’est un travail complexe ! Musicalement, le résultat est souvent indigeste. »

A propos de Joy Habib

Joy Habib est étudiante à l'ESSEC et membre de la chaire Média et Digital. Elle s'intéresse aux évolutions des modes de consommation et de production des contenus culturels à l'ère du digital. Passionnée d'écriture, elle publie sa première nouvelle aux éditions Buchet-Chastel en mars 2016.

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